« Plusieurs scénarios favorisent le maintien au pouvoir de Félix Tshisekedi après 2028. »



Voici la traduction en français :

La guerre à l’Est, les retards de la Commission électorale, le manque de financement et un débat opportun sur une modification de la Constitution laissent penser que le président congolais pourrait rester en fonction au-delà du délai constitutionnel actuel. Christian Moleka, analyste politique à la DYPOL, analyse pour Afrikarabia les différents scénarios possibles.

Christian Moleka, coordinateur de la Dynamique des politologues en RDC à Paris le 28 avril 2026 © Ch. Rigaud – Afrikarabia

Afrikarabia : En 2028, des élections générales doivent se tenir en République démocratique du Congo (RDC), auxquelles le président Félix Tshisekedi n’est pas autorisé à participer selon l’actuelle Constitution. En avril 2025, la Commission électorale (CENI) avait publié sa feuille de route, mais un an plus tard, les retards semblent s’accumuler concernant la cartographie électorale, l’enrôlement et le financement du scrutin. Devons-nous nous en inquiéter ?

Christian Moleka : Il y a des raisons de s’inquiéter parce qu’en principe, au sortir des élections, on aurait dû évaluer les réformes électorales. À ce jour, le Parlement est totalement silencieux. Rien non plus sur l’avenir du bureau de la CENI dont le mandat arrive à échéance en 2027. C’est un bureau qui est sorti du scrutin de 2023 avec des contestations. Son mandat court jusqu’en 2027 et s’il reste en place, c’est lui qui est censé organiser les prochaines élections. À ce jour, il n’y a ni débat sur l’avenir du bureau et encore moins sur les réformes importantes du processus électoral. Il y a notamment des interrogations concernant l’enrôlement des électeurs. Le gouvernement a décidé de faire un vaste recensement qui permettrait à la CENI de bénéficier directement des listes d’électeurs en évitant la phase d’enrôlement. Mais quand on considère la complexité opérationnelle d’un tel recensement dans une zone occupée par les rebelles de l’AFC/M23 à l’Est et avec 7 millions de déplacés internes, on peut se demander si nous aurons ce recensement à temps. On peut également se demander si nous allons revivre la même crise pré-électorale qu’en 2015 avec un nouveau prétexte pour justifier un retard opérationnel, car nous n’aurons pas de fichier électoral fiable ? Nous pourrions alors vivre une répétition de l’histoire avec une crise politique, mais cette fois-ci avec une opinion publique beaucoup plus calme et une opposition fragilisée et absente.

Afrikarabia : Le financement des élections de 2028 est loin d’être acquis. Le gouvernement n’a décaissé que 50 % des sommes demandées par la CENI.

Christian Moleka : La question est de savoir si nous avons une CENI capable d’organiser ces élections ? En 2023, les élections ont coûté 1,3 milliard de dollars. Est-ce qu’aujourd’hui le gouvernement a le budget dans un contexte où la question de la sécurité grève 30 % du budget de l’État ? Il y a beaucoup d’interrogations qui renforcent la perspective d’un retard dans le scrutin en 2028. Et puis, il y a ce fameux dialogue dont tout le monde parle, mais qui arrive un peu tard et qui peut également servir de levier pour un glissement politique, comme sous Joseph Kabila en 2016. Nous assistons à une forme de répétition de l’histoire avec éventuellement un dialogue qui pourrait servir à un glissement de deux ou trois ans, avec des élections pour 2030.

Afrikarabia : La majorité présidentielle explique que, contrairement à 2016, le conflit à l’Est pourrait justifier un report des élections de 2028 ?

Christian Moleka : C’est une justification qui ne me semble pas suffisante. Lors des élections de 2023, le M23 contrôlait déjà le Rutshuru et le Masisi, donc une partie des territoires n’a pas pu voter. Certes, ce ne sont pas les mêmes proportions qu’en 2023 puisqu’aujourd’hui, nous parlons des deux grandes villes de l’Est, Goma et Bukavu, qui sont sous contrôle des rebelles. Mais ce que nous attendons du gouvernement, c’est qu’il travaille à marches forcées pour restaurer l’autorité de l’État et nous amène vers les élections dans les meilleurs délais. Et ne pas justifier, deux ans avant le scrutin, un possible glissement du calendrier électoral.

Afrikarabia : Le dialogue réclamé par l’opposition et les Églises n’est-il pas justement une occasion pour Félix Tshisekedi de négocier le report des élections ?

Christian Moleka : C’est l’une des options, mais Félix Tshisekedi a réussi dernièrement à neutraliser certains grands leaders de l’opposition. Joseph Kabila a été condamné à mort, Moïse Katumbi est en exil. Convoquer un dialogue aujourd’hui constituerait une forme de retour politique des personnalités qui ont été exclues et ramèneraient Kabila et d’autres dans le jeu avec de possibles amnisties. Je ne pense pas que dans le contexte actuel, le régime souhaite redonner une légitimité à des opposants qu’il a réussi à marginaliser. Un dialogue aujourd’hui permettrait également aux opposants, dans la logique d’un possible gouvernement d’union nationale, d’accéder à la gouvernance et donc aux ressources. Donc, c’est donner des munitions aux adversaires politiques.

Afrikarabia : Félix Tshisekedi avait pourtant, un temps, donné son feu vert au dialogue, en fixant ses conditions ?

Christian Moleka : Le régime a accepté la possibilité d’un dialogue dans un contexte de fragilité et de faiblesse, au moment où Goma et Bukavu sont tombés aux mains des rebelles. Maintenant qu’il y a une sorte de gel du conflit à l’Est et une confiance retrouvée avec l’appui américain, ils sont moins intéressés par ce dialogue qui redonnerait un peu de vie à certains opposants. Je pense que le régime va jouer la montre le plus longtemps possible pour ne pas faire entrer d’opposants au gouvernement.

Afrikarabia : Dans ce contexte de tensions politiques, pourquoi le camp présidentiel souhaite-t-il relancer le débat très contesté de la modification de la Constitution ?

Christian Moleka : Il ne faut pas se le cacher. Vous avez un président qui est en fin d’exercice et cela pourrait lui permettre de briguer un troisième mandat. Lorsque le sujet a été lancé en 2024, le président sortait des élections avec une majorité écrasante et l’opposition était fragilisée. Ainsi, il avait un boulevard pour relancer le débat autour de la Constitution. C’est le retour du M23 et de la guerre à l’Est qui a mis en pause ce projet de réforme constitutionnelle.

Afrikarabia : Pourquoi le relancer aujourd’hui ?

Christian Moleka : Le lancer à l’approche des élections aurait été délicat. Aujourd’hui, il y a statu quo sur le front militaire, l’opposition est faible, Félix Tshisekedi a le soutien des Américains… Cela permet de tester les capacités de l’opposition à s’organiser et les réactions de la communauté internationale. Ainsi, ce débat semble opportun parce qu’il se joue dans un contexte où le camp présidentiel reprend confiance après une année 2025 très difficile avec les prises de Goma et Bukavu.

Afrikarabia : L’opposition est vent debout contre toute réforme constitutionnelle qui pourrait modifier la durée et le nombre des mandats présidentiels. Pourtant, ces articles sont verrouillés par la Constitution ?

Christian Moleka : Légalement, il est impossible de les modifier justement parce qu’ils sont verrouillés. Ensuite, la Constitution elle-même met d’autres freins. Cela signifie notamment qu’on ne peut pas parler de révision de la Constitution sous « état de siège ». Or, le Parlement vient de prolonger récemment l’état de siège. Donc, dans le contexte actuel, nous ne pouvons même pas parler de révision de la loi fondamentale. Aujourd’hui, on parle de changement de Constitution. Ce qui, d’ailleurs, n’est pas prévu parce qu’une nouvelle Constitution intervient dans une logique de « changement d’ordre politique ». Or, le gouvernement actuel, y compris le Parlement, trouvent leur légitimité dans cette Constitution. Donc, changer de Constitution, c’est renverser l’ordre constitutionnel actuel.

Afrikarabia : Pour toucher à l’article 220 sur la durée et le nombre de mandats présidentiels, il faut changer de Constitution ?

Christian Moleka : Constitutionnellement, nous ne pouvons pas modifier l’article 220. Maintenant, si on veut le déverrouiller, il faut complètement changer de Constitution.

Afrikarabia : À deux ans et demi des élections générales, on a l’impression que le scénario le plus probable est un report du scrutin ?

Christian Moleka : En effet, nous avons plusieurs scénarios qui plaident tous pour un maintien au pouvoir de Félix Tshisekedi après 2028. Nous avons le scénario de la guerre, qui est un état de fait, et qui pourrait se prolonger peut-être pendant une année s’il n’y a pas de solution diplomatique ou militaire qui changerait le rapport de force. Il y a aussi le scénario d’un retard de la CENI qui ne serait techniquement pas prête sur le recensement ou sur son financement. Ensuite, il y a le scénario du dialogue qui pourrait également justifier un glissement si tous les acteurs étaient consensuellement d’accord pour un report. Et enfin, il y a le scénario d’un changement constitutionnel qui permettrait d’offrir de nouvelles perspectives à Félix Tshisekedi. Mais ces scénarios ne rencontrent pas, pour l’instant, une opposition unifiée qui servirait de contre-pouvoir fort, ni une société civile suffisamment engagée, ni une opinion publique chauffée à blanc comme en 2015. Il y a certes beaucoup de germes de frustration, que ce soit sur le SMIC non appliqué, les inondations dans les villes, les embouteillages, les retards de salaire… Il y a une forme de résilience, mais l’opinion congolaise nous a montré par le passé qu’elle pouvait se réveiller pour moins que ça. Actuellement, l’opinion, bien que frustrée, ne réagit pas encore comme cela a été le cas lors de la crise pré-électorale de 2015 et 2016 sous Joseph Kabila.

Afrikarabia : Est-ce qu’il n’y a pas un « effet drapeau » autour de Félix Tshisekedi avec la guerre à l’Est et un esprit de cohésion nationale qui s’est renforcé autour du chef de l’État ?

Christian Moleka : Oui, cela existe, mais il y a aussi le fait que l’opposition politique a perdu de son ascendant sur la ville de Kinshasa. En 2023, la capitale, qui a toujours été une ville d’opposition, a majoritairement voté pour Félix Tshisekedi. Il y a une immigration qui a sociologiquement changé la démographie de la ville. En termes de soutien communautaire politique, le président bénéficie d’un important soutien à Kinshasa. De plus, il y a aussi la transhumance de leaders politiques comme Adolphe Muzito ou Christophe Mbosso qui ont ramené le soutien électoral du grand Bandundu derrière le président Tshisekedi. Ainsi, il y a une véritable évolution socio-politique de la ville. Il y a aussi l’affaiblissement du parti de l’opposant Martin Fayulu qui a perdu des cadres en 2023, des mouvements citoyens qui ont vu de nombreux leaders quitter la ville de Kinshasa, comme Bienvenu Matumo. Ces contre-pouvoirs, aujourd’hui, ne sont plus dans les mêmes capacités de mobilisation qu’en 2015.

Afrikarabia : Qu’est-ce qui pourrait changer la donne dans cette incertitude politique ?

Christian Moleka : La donnée militaire et la sécurité restent des leviers importants dans l’évolution de la situation politique au Congo. Un changement de rapport de force sur le terrain, une reprise des combats, impacterait grandement la suite du processus. Le positionnement diplomatique de Washington peut également jouer un rôle important. En outre, le niveau d’engagement des Églises catholique et protestante est crucial. Aujourd’hui, les deux Églises se positionnent encore en médiateur et n’ont pas encore adopté l’approche contestataire qu’on a pu observer en 2016. Une évolution du positionnement des Églises catholique et protestante pourrait effectivement changer la donne. Nous avons donc trois leviers qui peuvent réellement faire évoluer la situation rapidement.

Afrikarabia : L’implication du médiateur américain n’est-elle pas un peu décevante après la paix signée à Washington ? Il y a eu peu d’impacts sur le terrain militaire ?

Christian Moleka : Avec les États-Unis, nous avons deux accords qui ne vont pas de pair. Nous avons l’accord de paix entre la RDC et le Rwanda et l’accord de partenariat stratégique. Autant l’accord de partenariat stratégique avance rapidement, autant l’accord de Washington traîne avec la mise en place de tous les dispositifs nécessaires à sa mise en œuvre. Et donc, il y a un décalage qui donne l’impression qu’il y a de grandes avancées économiques et très peu de progrès concrets sur le terrain militaire en matière de retour de la paix. Tout cela conforte la logique transactionnelle des États-Unis, mais les Congolais aimeraient bien avoir les deux volets de l’accord.

Propos recueillis par Christophe Rigaud – Afrikarabia



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