Invité vendredi du Space live organisé par Stanis Bujakera Tshiamala, le politologue Christian Moleka a offert une analyse approfondie de la dynamique politico-sécuritaire actuelle, marquée par des appels au dialogue, un rapport de force militaire et des perspectives d’apaisement politique.
Des concessions de l’opposition sans contrepartie solide
Pour Christian Moleka, la décision de l’opposition de lever les dates de manifestations prévues les 8 et 22 juillet constitue une réelle concession, faite en échange de la seule promesse d’un cadre de dialogue. Cependant, il estime que ce jeu de compromis n’est pas nécessairement favorable à l’opposition, qui ne maîtrise pas l’agenda du processus et risque d’être instrumentalisée par un pouvoir pouvant prolonger les négociations en faveur d’un rééquilibrage des forces. Il rappelle que les concessions de Kinshasa ont historiquement été dictées par des situations de faiblesse, notamment sur le plan sécuritaire, citant la chute de Goma comme déclencheur de précédents appels au dialogue. Selon lui, l’ouverture actuelle s’inscrit dans un contexte de pression interne et de suivi du processus de Doha. À l’heure actuelle, le pouvoir n’a cédé ni sur son agenda de changement constitutionnel, ni sur ses conditions préalables au dialogue, l’unique avancée étant l’acceptation du principe même d’un dialogue.
La légitimité par les armes, un rapport de force à assumer
Interrogé sur la question de la légitimation d’une rébellion par son intégration dans un cadre de dialogue, Christian Moleka a souligné que les rébellions se légitiment par la force, non par une reconnaissance gouvernementale. Il note que dans un pays où la légitimité électorale est contestée, la rébellion devient l’expression d’une contestation de légitimité construite par les armes. Selon lui, Kinshasa ne dispose pas de la capacité militaire d’imposer un rapport de force favorable, rendant le compromis politique la seule option réaliste, un compromis qu’il décrit non pas comme une acceptation, mais comme une conséquence directe de l’équilibre des forces sur le terrain.
Une rébellion qui s’enracine, mais un rapport de force conditionné par Kigali
De manière pragmatique, le politologue observe que le M23, actif depuis 2022, continue de s’implanter et de se structurer territorialement. Toutefois, il nuance cette occupation en précisant qu’elle reste en grande partie théorique, le véritable rapport de force étant déterminé par le soutien rwandais, notamment à travers l’utilisation de drones, sans lequel la situation militaire serait très différente. Il plaide pour une issue politique négociée, soulignant que même une victoire militaire nécessiterait un traité, car toute guerre doit se terminer par une négociation.
Une rencontre Tshisekedi-Kabila jugée improbable à court terme
Concernant une rencontre entre le Président Félix Tshisekedi et l’ancien Président Joseph Kabila, Christian Moleka s’est montré catégorique : le niveau de polarisation atteint rend cette perspective irréaliste à court terme, sauf intervention d’un levier diplomatique extérieur similaire à celui de Washington dans le rapprochement avec Kigali. Il évoque un scénario qualifié de « schéma Frankenstein », où le pouvoir devrait gérer une situation qu’il a lui-même contribué à créer, avec un risque d’escalade vers des violences extrêmes plutôt que vers une approche coopérative. Cependant, il n’exclut pas que des gestes d’apaisement puissent, à terme, contribuer à réduire les tensions politiques, tout en rappelant qu’une telle rencontre nécessiterait de nombreux préalables.
Une extension du conflit vers le Katanga, un test pour Washington
Concernant les développements sécuritaires à venir, Christian Moleka anticipe une avancée du M23 vers des zones comme Fizi et Baraka, des territoires à enjeux miniers importants, y compris pour les intérêts américains. Il estime que le mouvement rebelle pourrait chercher à tester la tolérance de Washington face à une extension éventuelle du conflit vers le Katanga, rappelant que l’épisode d’Uvira, où le M23 s’était affranchi du cadre de l’accord de Washington, avait entraîné des sanctions américaines contre Kigali. Cependant, il souligne que le Katanga, dépourvu de continuité territoriale avec le Rwanda, poserait des défis logistiques bien différents qu’au Kivu, tout en mentionnant les velléités résiduelles de mouvements sécessionnistes dans la région, comme observé lors des événements du parc d’Upemba.

