Le gouvernement congolais et les rebelles se retrouveront ce lundi en Suisse pour tenter de relancer des négociations au point mort. Le contrôle du cessez-le-feu, la libération des prisonniers et l’accès humanitaire seront à l’ordre du jour. Kinshasa compte sur les États-Unis et sur sa puissance aérienne pour faire plier les rebelles, dont les revendications restent inacceptables sur le plan politique pour Félix Tshisekedi.

Depuis début février, le contact avait été rompu entre les autorités congolaises et l’AFC/M23. Ce dernier devrait reprendre ce lundi, pour un cycle de négociations de cinq jours, quelque part en Suisse. Officieusement, la guerre au Moyen-Orient est la principale raison de cette délocalisation inattendue du processus de paix de Doha en Europe. Il est paradoxal que seul le critère sécuritaire soit à l’origine de ce nouveau format de dialogue, où le médiateur principal qatari n’assistera aux réunions qu’en distanciel. Il convient de noter que l’initiative diplomatique du Qatar dans le conflit à l’Est de la RDC semble avoir atteint ses limites. Les deux seules dispositions signées entre Kinshasa et les rebelles, concernant la libération de prisonniers et un mécanisme de vérification du cessez-le-feu, n’ont jamais été appliquées. Quant aux six autres points du protocole, ils demeurent toujours des sujets de désaccord. La délocalisation des négociations en Suisse soulève des interrogations, surtout que Félix Tshisekedi s’est rendu à Doha le 2 avril, alors que les tensions entre Israël, les États-Unis et l’Iran étaient à leur paroxysme, sans qu’aucun problème de sécurité ne survienne. En effet, les médiateurs espèrent que ce nouvel environnement fasse évoluer les positions des deux parties, qui sont figées depuis des mois.
Le contrôle du cessez-le-feu à nouveau sur la table des négociations
En effet, rien ne va plus depuis la signature de l’accord de paix du 4 décembre à Washington entre la RDC et le Rwanda. L’AFC/M23 a toujours déclaré qu’elle était « non concernée » par cet accord et a rapidement rappelé l’attention de Donald Trump, quelques jours après la signature, en prenant la ville stratégique d’Uvira, à la frontière du Burundi. La colère de Washington a contraint les rebelles à reculer, mais la région reste marquée par des affrontements intenses entre l’AFC/M23 et l’armée congolaise (FARDC), soutenue par ses milices alliées, les Wazalendos. De son côté, Kinshasa, confronté à des difficultés sur le terrain, a recentré ses offensives dans l’espace aérien congolais en multipliant les attaques de drones, allant jusqu’à éliminer, lors d’une frappe ciblée, le porte-parole de l’AFC/M23, Willy Ngoma, le 24 février dernier. Les affrontements n’ont donc jamais cessé, et le cessez-le-feu a été quotidiennement violé sur le terrain. Son contrôle sera donc à nouveau à l’ordre du jour en Suisse, avec une surveillance à effectuer conjointement par les casques bleus de la Monusco et la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL). À la veille de l’ouverture des négociations, l’AFC/M23 a publié un communiqué pour accuser Kinshasa de violer, une fois encore, le cessez-le-feu en continuant à bombarder la région de Minembwe, habitée par la communauté banyamulenge.
Un espoir pour l’accès humanitaire dans les Kivus
L’échange de prisonniers détenus par Kinshasa et l’AFC/M23 sera le deuxième point à discuter à partir de ce lundi. Il n’y a pas vraiment de consensus sur le nombre et la liste des personnes à libérer, qui est en cours de discussion avec le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). L’annonce par l’AFC/M23 de la libération de 5 000 prisonniers en mars n’a pas été suivie d’effets. Kinshasa évoque un « mixage » entre les FARDC et les Wazalendos, ce qui n’était pas prévu dans l’accord initial. D’autre part, l’AFC/M23 attend toujours le retour de Kinshasa sur leur propre liste. Ce point sera donc discuté, sachant que ces deux dispositions auraient dû être mises en œuvre depuis longtemps. Le troisième point à aborder par les parties en conflit et les médiateurs concerne l’accès humanitaire. Là encore, rien n’a réellement bougé sur le terrain. La conférence de Paris sur les Grands Lacs de l’automne 2025 avait annoncé la réouverture de l’aéroport de Goma pour faciliter l’aide humanitaire dans les Kivus, mais dès le lendemain, l’AFC/M23 avait douché les espoirs d’Emmanuel Macron en déclarant que l’aéroport était sous leur contrôle et qu’il ne pouvait pas ouvrir immédiatement. Cependant, des avancées pourraient être constatées sur ce point en Suisse.
Signer avec l’AFC/M23 : un fardeau politique trop lourd à assumer pour Félix Tshisekedi
Les cinq autres points du protocole d’accord entre le gouvernement congolais restent, pour l’instant, en suspens. Et pour cause, les principales dispositions en souffrance concernent les enjeux les plus clivants des négociations : restauration de l’autorité de l’État, réformes institutionnelles, gouvernance, arrangements sécuritaires, démobilisation, identité, citoyenneté, retour et réinstallation des réfugiés et déplacés… Maître dans la dimension militaire, l’AFC/M23 avance des revendications radicales : réforme de la gouvernance, création d’un système fédéral… qui sont inacceptables pour Kinshasa. C’est d’ailleurs l’une des raisons de l’impasse dans laquelle se trouvent les négociations de Doha. Kinshasa est trop affaibli pour finaliser un accord avec l’AFC/M23 qui l’obligerait à des compromis territoriaux politiquement trop lourds à assumer pour Félix Tshisekedi. Et la rébellion est militairement trop forte pour signer un accord avec Kinshasa qui la contraindrait à quitter les territoires qu’elle contrôle. Voilà pourquoi Kinshasa refuse de négocier, et l’AFC/M23 fait traîner les choses, consolidant ainsi son emprise sur ses territoires. En Suisse, face à l’impasse, le seul « game changer » pourrait être Washington. Massad Boulos est annoncé à la table des négociations. Les États-Unis accepteront-ils de jouer le rôle de gendarme et de pousser les belligérants à mettre en œuvre les accords signés ? La crédibilité américaine est en jeu concernant le dossier congolais en cas d’échec de ce nouveau tour en Suisse.
Christophe Rigaud – Afrikarabia

